Sabbah de Babel
2 octobre 20246 min de lecture

Du roi je serai l'assassin, Jean-Laurent Del Socorro

Espagne, Andalousie, XVI e siècle. La Reconquista est terminée. Charles Quint règne sur une Espagne réunifiée et catholique. Sinan est un enfant qui vit avec sa sœur jumelle, Rufaida à Grenade. Musulmans convertis par nécessité à la religion catholiq…

Du roi je serai l'assassin, Jean-Laurent Del Socorro
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Espagne, Andalousie, XVI e siècle. La Reconquista est terminée. Charles Quint règne sur une Espagne réunifiée et catholique. Sinan est un enfant qui vit avec sa sœur jumelle, Rufaida à Grenade. Musulmans convertis par nécessité à la religion catholique, sa famille les envoie à Montpellier pour échapper à une Inquisition toujours plus féroce. Là-bas ils tomberont dans une France embrasée par les guerres de religion...

Mélangeant récit historique et fantasy, Jean-Laurent Del Socorro nous offre une nouvelle fois un grand roman, dans le sillage de Royaume de Vent et de colères avec l'un de ses personnages dans le rôle clef.


Ce roman n'est pas une découverte de l'auteur. Cette rencontre s'est faite à travers les pages de Bouddica, un roman que j'avais adoré pour la force de son personnage et de l'émotion prodiguée. Ce roman n'est pas non plus une découverte de l'univers. Cette rencontre-là s'est faite avec Royaume de Vents et de Colères, qui m'avait embarqué de bout en bout. Ce n'est même pas la découverte du personnage principal, que l'on retrouve dans Royaume. C'est d'ailleurs cette petite porte d'entrée, dans le point de vue de Silas, qui m'a donné envie d'en apprendre plus sur ce personnage si original et particulier.

Je ne devrais donc pas être étonnée du talent de conteur de l'auteur. Et pourtant. Pourtant. Cela a été une claque magistrale. Enfin, claque n'est pas le mot adéquat. Cela n'a pas été violent, comme peut l'être le père de Sinan avec ses enfants. Violent, comme peut l'être le gouvernement espagnol avec les morisques, le gouvernement français catholique avec les calvinistes. Non, ce n'est pas par la violence que nous enchante Jean-Laurent Del Socorro. C'est par l'amour, la tolérance et la compassion.

Et que d'amour, de tolérance et de compassion, j'ai eu pour Sinan ! Ce jeune enfant, amputé de l'amour d'une mère absente sans l'être et d'un père violent et orgueilleux. Ce jeune enfant, amputé de sa culture et de sa religion par le pays même qui l'a vu naître et grandir. Sinan, garçon sensible, qui se raccroche à l'amour de ses sœurs, qui tente comme il peut d'éloigner la violence de son cœur et de son âme alors même qu'elle s'empare de son corps et de son esprit.

Sinan, qui devient Simon, durant trois ans, loin de son père et proche d'amis qu'il se fait enfin, et grâce à qui il tente de s'épanouir. Un Simon certes encore un peu timide, réservé, qui peine à faire confiance, mais qui est avide de savoirs et d'une loyauté sans faille. Malheureusement, la violence revient avec force pour lui voler cet espoir de vie paisible.

Puis vient Silas. Silas le beau parleur, Silas qui se révèle pour protéger le petit Sinan au cœur meurtri, le jeune Simon au cœur brisé. Ce Silas mit en valeur par une plume absolument magistrale, qui m'a émerveillé à chaque mot. Je ne saurais vous dire à quel point je suis tombée amoureuse de ce style narratif, de cette poésie si juste, si percutante, qui, telle une flèche, s'est fiché dans mon cœur de lectrice.

Ma vie est celle d'un assassin qui ne laisse derrière lui que des amitiés abandonnées et des amours mortes.

Cette lettre d'amour ne vous aide pas trop à y voir clair ni à vous donner une idée précise de ce dont parle ce roman, et je m'en excuse. Il m'est toujours un peu difficile de mettre des mots sur une lecture qui me prend aux tripes et la tâche de les rendre cohérents est d'autant plus délicate. Mais tâchons d'y parvenir.

Sinan, donc, un Morisque, un Maure musulman converti, du moins officiellement, à la religion catholique lors de la reprise de l'Espagne par le gouvernement chrétien. Vivant avec sa famille à Grenade, sous le contrôle trop strict et violent d'un père qui souhaite revoir la région d'Al Andalus sous le contrôle musulman. Poussant ses enfants toujours plus loin, il leur fait apprendre les lettres, les chiffres et le combat. Tout ce qui peut servir d'arme contre la conquête catholique. Entraînés à lui obéir comme des soldats face à un commandant, ses enfants se retrouvent en mission pour son compte : trouver la pierre du Dragon pour mettre en marche la résistance.

L'intrigue en elle-même est passionnante. Narrée sous le prisme de la vie de Sinan, on le suit tout au long de sa jeunesse, pour découvrir cette époque historique qu'est la guerre des religions. Je tiens d'ailleurs à remercier l'auteur de ne pas avoir invisibilisé cette minorité ethnique et religieuse de l'époque. De l'avoir mise en avant, certes, parfois de manière peu flatteuse, mais vraie tout de même. C'est un des points forts de ce roman : les religions sont toutes - aucune n'est laissée dans l'ombre - abordées de manière critique mais respectueuse. J'ai aimé la pensée qui se cache derrière et qui se révèle grâce à certaines citations : "Ce ne sont pas les camps qui sont mauvais, seulement les hommes et les femmes qui les composent." La foi, la croyance, n'est pas le problème, mais ce que les humains en font. J'ai trouvé cela tout à fait juste.

Ce n'est pas dans la pierre que se loge la foi.

Et parce que l'auteur offre une place d'honneur aux femmes, il serait insultant que je n'en parle pas à mon tour. Commençons par Aicha, la tabiba qui s'occupe de l'éducation de Sinan et de ses sœurs. Cette femme de lettres et de sciences, digne de sa première apparition à la dernière. Première personne à prendre la défense de ces enfants maltraités, première à leur offrir tout le pouvoir qu'elle pouvait leur procurer. Une alliée sans faille dans ce monde cruel et violent dans lequel ils se trouvent plongés. Cette femme a gagné mon affection et mon respect tout entier.

Vient ensuite Morayma, une résistante à la langue aussi acérée que ses lames, qui leur apprend le combat. Son personnage est un peu plus nuancé et gris qu'Aicha. J'ai eu un peu de mal avec sa brutalité au départ, pour finalement lui accorder tout mon respect, admirative de sa détermination et de sa fidélité envers sa foi et ses principes.

On rencontre par la suite Maîtresse Catalan, une femme apothicaire et juive, qui leur ouvre sa porte et son cœur sans jamais rien leur demander en retour. J'ai aimé sa bienveillance qui s'écoule comme du baume sur le cœur de Sinan et du Rufaida, sa sœur jumelle.

Rufaida. Bon sang, Rufaida. Je n'ai que rarement vu un personnage aussi complexe et bien écrit. Elle est d'une humaine qui frôle l'inhumanité. Je ne saurais le dire autrement, ce qui ne nous avance pas beaucoup. Tout comme Morayma, elle possède cette ambiguïté, bien ou mal, on ne sait jamais trop. Le passé violent qu'elle partage avec Sinan a fait d'elle une femme endurcie, ayant soif de pouvoir pour ne plus avoir à subir la violence, plongeant pourtant dans ses bras sans hésitation. C'est une femme assoiffée : de pouvoir, de savoir, d'amour, de reconnaissance. Ne s'arrêtant jamais, continuant sa fuite vers la sécurité et l'amour. Ou dans la direction totalement opposée ? Qui sait.

Je me rends compte que, de ne pas savoir poser les mots sur cette lecture, j'en ai posé plus que ce que je pensais. Je vais donc m'arrêter sur ces paroles : allez découvrir la poignante histoire qu'est Du Roi, je serai l'assassin.