L’alchimie réussie de Rébis
Nouveauté de janvier 2024, Rébis est une bande dessinée italienne qui a de quoi nous faire parler ! Avec ces créatrices tout d’abord, puisque Carlotta Dicataldo et Irène Marchesini signent ici leur première bande dessinée commune. Carlotta Dicataldo…


Nouveauté de janvier 2024, Rébis est une bande dessinée italienne qui a de quoi nous faire parler !
Avec ces créatrices tout d’abord, puisque Carlotta Dicataldo et Irène Marchesini signent ici leur première bande dessinée commune. Carlotta Dicataldo est une illustratrice chevronnée, éleveuse de coléoptères à ses heures perdues – on comprend mieux le détail des scarabées dans Rebis – et elle a travaillé avec des grands noms internationaux tels que Disney ou Black Horse. Elle a également collaboré sur un niveau national, en mettant en images le 33e épisode de Monster Allergy, adaptation télévisée de la bande dessinée italienne éponyme, et réalisé par Iginio Straffi, à l’origine du succès italien Winx Club. Irène Marchesini, scénariste quant à elle, s’inscrit dans des projets locaux italiens ; Rebis est sa première œuvre de grande ampleur.
Œuvre qui leur a demandé deux ans de travail collaboratif, ce que leur maison d’édition italienne, Bao publishing, a bien compris, puisqu’elle a porté le titre bien avant sa sortie, comme en témoigne leur Instagram… et la triple édition proposée dès le premier tirage, avec une version normale, alternative et collector. S’en est suivi une tournée italienne où les deux créatrices ont pu présenter Rebis, leur bande dessinée à destination des 12 ans et plus, qui retrace l’enfance de Martino, albinos au cœur d’un village du Moyen-Age convaincu qu’il est source de malheurs. Le petit s’enfuit dans la forêt pour trouver refuge auprès de Viviana, femme en marge de la société… et aux accents occultes. Hors de la société ultra-normée, Martino se découvre et évolue au sein d’un foyer chaleureux où règne la liberté.
A peine un an après le début de l’aventure italienne, la maison Le Lombard la poursuit en France, grâce à Claudia Migliaccio, spécialiste en bandes dessinées italiennes, qui a traduit chez Dargaud, Dupuis, Le Lombard et Kana. Rebis entame une tournée franco-belge, ne se contentant pas uniquement du tabac au Festival de la BD d’Angoulême, où elle s’est retrouvée épuisée au bout de deux jours seulement.
Mais… pourquoi Rebis ? Approchez, approchez, la réponse se trouve au milieu de fioles et autres cercles de transmutation…
Une petite explication s’impose, naturellement. Tout prend source dans l’alchimie, pratique entre l’ésotérisme et la chimie, dont l’objectif le plus connu était de transformer le plomb en or ou de créer, pour les amateurs de manga, une pierre philosophale capable de ramener les mères à la vie. De cet magnum opus, grande œuvre permettant de purifier la matière et l’esprit, est obtenu la Res Bina, la chose double, devenue par la suite dans certaines langues Rebis. Ce double produit représente la parfaite dualité et la parfaite harmonie des genres, du corps et de l’esprit, etc. Afin d’obtenir cette res bina, il est nécessaire de réaliser quatre étapes…
Œuvre au noir
Cette première étape est marquée par la dissolution et la mort, par la séparation du souffre et du mercure. Justement, la bande dessinée s’ouvre avec un prologue sombre, aux forts contrastes entre les positionnements des personnages, au trait clair… et une scène de mise à mort par le feu dans une nuit noire. Cette œuvre au noir, c’est également Viviana. Rescapée du bûcher, elle est l’incarnation de cette première étape, avec une dissociation nette entre la personne qu’elle a été, et que l’on ne découvre que par bribes au cours de l’histoire, et celle qu’elle est lorsqu’elle rencontre Martino. La mort, elle la porte tant physiquement, avec les marques noires qui recouvrent son corps, que spirituellement, avec son esprit de vengeance, qu’elle exprime dès les premières pages. La malédiction qu’elle prononce, par ailleurs, est intimement liée à Martino…
Œuvre blanche
Martino, un albinos né la nuit même de la mise à mort de celles qu’on estime être sorcières ; par sa naissance parallèle à l’exécution, l’enfant est inscrit dans le processus alchimique entamé. Et cependant, la succession des étapes est respectée : le blanc de Martino ne rompt la sombre de l’œuvre au noir que lorsque celle-ci est accomplie, que lorsque la dissolution et la mort se sont produites. Vient alors la purification du fond comme de la forme : le blanc envahit les planches, Martino devient le personnage principal, Viviana se relève après que son cadavre ait été jeté dans la rivière. Mais cette purification est pervertie par la société dans laquelle il évolue. Le village se purge de tous ses pêchés à travers la malédiction que porterait Martino. Avec cette mise en scène intelligemment menée, sont évoquées les thématiques de l’exclusion, du harcèlement et de la marginalisation. La douceur, l’écoute et l’acceptation apparaissent quant à elles à travers les actes et geste de Viviana ; une scène toute particulière nous a marquée, tant par les couleurs claires et douces que par l’amour qui y est dépeint.
Alchimiquement parlant, l’œuvre au blanc est une étape purificatrice, qui s’accompagne d’un lavage pour accéder à la spiritualisation du corps. Cette étape se retrouve tout particulièrement dans le rite de passage et d’intégration à la communauté que forme Viviana pour Martino, devenue Rebis. Cet acte est retranscrit très visuellement par des grandes planches, où la nature est foisonnante, calme, et accueillante.
Spiritualisation du corps également dans le traitement du scarabée, petit être physique qui prend une dimension toute métaphorique à mesure qu’avance l’évolution de Rebis ; il devient ainsi symbole de transformation.
Œuvre au jaune
Cette transformation s’allie par la suite à une réunification des éléments, à une sublimation alchimique par la chaleur. Sous le signe de Vénus, l’œuvre au jaune appuie sur l’unité d’éléments distincts, qui se retrouvent dans la bande dessinée incarnés par les différentes femmes qui peuplent la vie de Rebis et Viviana. L’amoureuse, tout d’abord, les sœurs, ensuite, puis la communauté alternative des sorcières. Toutes transmettent, d’une façon ou d’une autre, une part d’elles-mêmes à Martino et créent pour la petite fille qui sommeille en lui un espace propice à son développement. Troisième étape, et non des moindres, qui réunit la forme et le fond ; les éléments visuels rentrent entièrement au service de l’histoire, et inversement. Les couleurs sont plus vivantes, tout comme les personnages, les visages plus avenants, plein de vivacité, et s’opposent directement avec ceux de la société normée qui a rejetée Rebis. Cette épuration et cette sublimation se retrouve également dans la volonté de construire une société meilleure, plus juste, qui accueillerait des éléments de l’ancienne société comme de la nouvelle.
Œuvre au rouge
Quatrième et dernière étape alchimique, l’œuvre au rouge permet l’union du mercure et du souffre pour créer la pierre philosophale. Placée sous le signe du soleil, cette œuvre, qui clôture la bande dessinée, offre des images rayonnantes, si opposées aux ténèbres du prologue. Union totale du fond et de la forme, la robe de Rebis correspond à cette pierre philosophale qui marque la transition finale de la jeune fille, sa relation forte, puissante, avec Viviana, avec ses sœurs et avec sa communauté. Bien que pont entre les sociétés, cette Rebis finale entérine également sa séparation totale avec la société qui l’avait si durement condamnée ; elle incarne un renouveau, une nouvelle vie.
Rébis
Bande dessinée à la fois riche et complexe, ses graphismes sont magnifiques et sauront plaire aux lecteurs les plus exigeants. Si Rebis est une œuvre ambitieuse avec ses différents niveaux de lecture, elle n’en reste pas moins abordable par les jeunes lecteurs, qui pourront découvrir des thématiques sociales et sociétales sous un prisme adapté et stimulant. En un mot : flamboyant !